EDEN #3

EDEN #3 est le troisième épisode de la série de Raphael Araujo qui narre les péripéties des Êtres humains à bord de la station Horizon, dernier espoir de l’Humanité pour sa survie.

Il fallait que ça tombe sur lui !
Une quarantaine pile dans son secteur, la poisse !
Encore vêtu de sa combinaison de travail renforcée et les mains tachées de graisse et de crasse, Nigel Banks était allongé sur la couchette de sa chambre.Eden3 titrée

Ses cheveux bruns en bataille s’accordaient avec sa barbe un peu hirsute faute d’entretien, ses yeux verts kaki étaient mi-clos tandis qu’il essayait de ne pas céder à la panique.
Il essayait de prendre de grandes inspirations et son ventre montait et descendait, lentement, en rythme.
Il avait perdu du poids depuis qu’il avait embarqué à bord de l’Horizon, retrouvant un peu le physique de ses vingt ans, merci le rationnement !
Son poste d’équipier de maintenance du réacteur à fission de la station devait y être pour quelque chose également. Porter des charges lourdes et grimper sur des machines hautes de plusieurs mètres toute la journée avait aidé à façonner sa silhouette.

Il venait de finir son service et s’était docilement rendu dans ses quartiers conformément au protocole d’alerte 49-3 du code de la marine spatiale.
Il entendait encore le cri strident des alarmes au dehors.

Une étrange et soudaine épidémie…
Les équipes de sécurité avaient décidées de confiner les civils non-infectés et d’orienter les nouveaux cas avérés vers le personnel médical.

Nigel se leva et quitta ses chaussures de travail avant de se servir un verre d’eau en actionnant l’unité d’ablution.
La petite machine compacte lui délivra une dose d’eau glacée en vrombissant.

Il tourna quelques instants dans les quelques mètres carrés que lui offraient son domicile.
Les murs blancs et tristes, l’éclairage des lumiglobes… Une vilaine migraine pointait le bout de son nez.
C’était vraiment une journée de merde.

Il se rallongea sur les draps rêches _ On avait pas pensé à prendre de l’assouplissant avant de quitter la Terre en catastrophe_ et fixa le plafond.

Il n’avait pas croisé Ben au boulot aujourd’hui, et ce n’était pas son genre de rater un cycle de travail.
Faisait-il partie des infectés ? Il était peut-être en ce moment même dans le bloc médical aux mains des robots de soin.
L’idée de voir un ami atteint, quelqu’un qu’il connaissait, le fit frissonner.
La menace devenait concrète.

Et si la migraine qui envahissait son crâne était le premier symptôme de la maladie qui les frappait ?

Ben toussait pas mal hier, lui avait-il refilé un truc ?

Il ferma les yeux et respira plus lentement encore, plus profondément.
Il allait bien, tout allait bien se passer, il ne fallait pas céder à l’angoisse qui montait en lui comme une marée inexorable.
Son angoisse était semblable à un puits se remplissant d’eau. Il se tenait au fond de ce puits et l’eau montait sans qu’il puisse rien y faire, elle arrivait au niveau de son menton, il devait lever la tête pour chercher l’air et éviter la noyade dans ses pulsions instinctives.
Chaque respiration permettait de faire baisser le niveau de quelques millimètres, il continua jusqu’à ce que le liquide putride de la peur atteigne un niveau acceptable.

Quand on était dans un espace clos avec plusieurs dizaines de milliers d’êtres vivants, les deux pires scénarios auxquels on pouvait penser étaient celui d’un incendie et celui d’une épidémie mortelle et virulente, surtout quand la seule alternative de fuite était le vide spatial.

Alors que Nigel luttait pour rester maître de ses émotions, la porte s’ouvrit brusquement et une femme fit irruption dans la pièce.

C’était Violaine de l’équipe administrative C.
La trentaine. Peau pâle, cheveux de feu, taches de rousseur. Nigel s’était déjà surpris à lorgner dans le décolleté de sa blouse à la cantine, entre deux rations de soupe aux protéines.

Elle était essoufflée et sa coiffure habituellement impeccable laissait à désirer, du sang coulait de son cuir chevelu venant souiller sa joue d’ivoire.
Elle ferma la porte derrière elle et s’agenouilla en haletant bruyamment.

« Violaine ?! Que se passe t’il ? Tu es blessée ?! » s’inquiéta Nigel en se redressant sur son lit. Le flot de l’angoisse remonta de quelques centimètres.

« Désolée pour la visite surprise… Mais c’est sérieux là dehors. Faut qu’on foute le camp, tu m’entends ? Il ne contrôleront jamais l’infection, faut qu’on se réfugie dans la partie saine de la station !

– Attends, attends. Calmes-toi et reprends ton souffle. Tu es blessée. Qui t’as fait ça ? Qu’est ce qui s’est passé ? »

Il lui tendit une serviette de bain qu’elle pressa sur son front.
Le tissu virait du beige au rouge alors que le coton se gorgeait de sang à la manière d’une grosse sangsue.

Elle déglutit avec difficulté et reprit de sa voix cassée par l’émotion :

« Les mecs de la sécurité ont pété les plombs. On est en danger ici, Nigel. Il faut fuir!

– Impossible. Toutes les issues ont été condamnées, c’est le protocole… mais je comprends pas, c’est la sécu qui t’a tapé dessus ? Pourquoi ils feraient ça ?

– Quand les choses ont attaqué, ils n’ont pas fait dans le détail … Les choses… Les monstres… ils ont ils ont….  » Elle roulait des yeux exorbités.
 » Je connais un passage, avec un peu de chance ils ne l’auront pas condamné, c’est un conduit de ventilation auxiliaire. J’ai besoin de toi pour y grimper Nigel. Je t’en supplie aide moi à sortir d’ici, je ne veux pas mourir, pas comme ça ! »

Elle devait avoir mal supporté le coup qu’elle avait reçu sur le crane.
Nigel ne sût pas trop quoi lui répondre, elle était surement en crise de paranoïa. Elle se cramponnait à son pantalon en le suppliant de l’aider.
Il décida effectivement de lui venir en aide, il allait l’emmener à un médecin qui lui donnerait des tranquillisants et soignerait la plaie qui saignait toujours abondamment.

« Ok, ok, Violaine c’est bon, je vais t’accompagner. On va aller dehors et je vais t’amener dans un endroit où on s’occupera de toi. T’inquiètes pas. »

Il ouvrit la porte et jeta un œil dehors. Aucune menace en vue.

Il était d’un naturel prudent et dans l’éventualité où sa compagne d’infortune disait vrai, il accrocha son marteau super-sonique à sa ceinture. Au cas où…
Le petit outil compact mais puissant servait à enfoncer les rivets dans les coques des vaisseaux, cela servirait amplement à tenir un éventuel adversaire en respect.
La seule idée de devoir utiliser une arme contre quelqu’un fit monter le niveau d’angoisse, son menton était à nouveau immergé tandis qu’ils sortaient dans le couloir.

La longue coursive était plongée dans une semi-pénombre, seulement éclairée par les lumières de secours.
Il se rendit compte qu’il était pieds nus. Il avait oublié ses chaussures dans sa chambre.

Tant pis.

D’ailleurs il remarqua seulement maintenant que Violaine ne portait qu’une seule de ses bottes réglementaires, son pied droit était seulement protégé par une chaussette à motifs fantaisie.

« Par là… » elle lui montra une direction du doigt, sa main tremblait.

Ils progressèrent dans de long couloirs déserts, les portes d’habitations étaient verrouillées et leurs occupants sûrement barricadés à l’intérieur, attendant que l’alerte soit levée.

Cela dit, il ressentait la tension qui régnait dans le sous-secteur. Au loin, les sirènes continuaient leur symphonie et des éclats de voix venait la ponctuer à intervalles réguliers.
Son mal de tête empirait.
Le stress, cet endroit anormalement désert, le bruit et la peur de l’inconnu, il avait l’impression qu’on lui enfonçait une aiguille chauffée à blanc derrière les yeux.

C’est à ce moment qu’ils entendirent les coups de feu.

D’abord sporadiques, puis un peu plus nourries, des séries de détonations résonnaient au travers des murs d’acier. Impossible de les localiser précisément. Mais ce n’était pas très loin d’eux.

Bientôt vinrent des cris étouffés parfois de colère, souvent d’effroi et de douleur.

« On y est presque… » déclara une Violaine livide alors qu’il devait se livrer a des exercices respiratoires pour échapper à la noyade émotionnelle.

Ils s’enfoncèrent dans les entrailles de l’Horizon sans croiser âme qui vive dans les corridors de maintenance.

Nigel avait totalement baissé les bras et se laissait guider par la jeune rouquine. Finalement, il avait bien envie de sortir d’ici, si possible.
Il ne savait pas ce qu’il se passait exactement, et n’avait pas vraiment envie d’en savoir plus.

Ils finirent par atteindre les silos de refroidissement des propulseurs. Un petit couloir peu fréquenté en temps normal tapissé de grilles métalliques et encombré d’engins industriels divers.

« C’est là ! »
Violaine lui indiqua une grille d’aération de bonne taille.
 » Si tu me portes sur tes épaules, je pourrai retirer la grille et escalader. Une fois en haut je t’aiderai à monter… Ok ? »

Nigel s’agenouilla en guise de réponse, elle retira la botte qui lui restait, puis entreprit de placer ses pieds sur ses épaules.
Il sentit son poids peser sur son épaule gauche alors qu’elle cherchait son équilibre.

Une voix les figea soudainement.

« Hé bien, hé bien… Deux contrevenants qui veulent briser la quarantaine. »

Une silhouette massive se découpa au bout du couloir.
Nigel reconnut immédiatement le caporal Gabriel Levinson…Pas lui… Le plus violent et cruel des surveillants de la station. Il avait déjà eu des problèmes avec lui. Lui et son dé à la con.

Violaine laissa tomber son numéro d’acrobate et s’abrita derrière lui.

Levinson fit quelques pas dans leur direction tenant entre ses mains un fusil à dispersion dont le canon fumait encore.
Sa blouse d’officier était déchirée à de multiples endroits et détails le plus inquiétant, tout le coté droit de son torse était maculé de sang séché.
Son regard exorbité et son rictus figé firent monter l’angoisse de Nigel à un niveau critique. Ça sentait mauvais. Très mauvais.

Le colosse reprit la parole :

« Vous savez que le commandant Knight à déclaré l’état d’urgence ? » Il arma le fusil qui émit un petit sifflement en crescendo.
« Du coup, j’ai droit de vie ou de mort sur vous. J’ai même LE DEVOIR d’abattre tout contrevenant qui menacerait le vaisseau de quelque manière que ce soit. »

Il fouilla dans sa poche et en sortit un dé à six faces.

« Sur quatre ou plus, je bousille ta pouffiasse. »

Nigel sortit de sa paralysie et s’apprêta à protester mais déjà le dé roulait et virevoltait avant de délivrer sa sentence.

Six.

BLAM. Une détonation assourdissante. Un flash aveuglant. Un visage constellé de taches de rousseur disparait dans un torrent de sang et de fragment d’os.

Violaine mourut avant même de toucher le sol.

Nigel resta tétanisé. En plus de son anxiété liquide, une forte nausée montait en lui. L’odeur de la chair calcinée et du sang était atroce.
Il avait déjà vu des morts, de lointains cousins ou des grands-parents paisiblement allongés sur dans une morgue ou un salon funéraire. Mais là !
Levinson avait du craquer. Il était certes violent et malhonnête, mais tuer quelqu’un de sang-froid comme ça….

« Gabriel !! Tu es fou ?… Pourquoi ?…. POURQUOI ?

– Parce que je peux, ducon. » Il ramassait déjà son dé.  » Tu vois, dans la vie tout est une question de possibilités. N’as-tu pas remarqué comment les humains sont fiers et sûrs d’eux ? De leurs choix minables tant qu’ils ont l’impression d’avoir des possibilités ? Et bien je trouve amusant d’enlever ces possibilités et d’observer les réactions. Regarde-toi, Nigel, tu expérimentes des sensations inédites hein ? »

Nigel écarta toute chance de le raisonner en envisageant ses chances de fuite. Il était adossé à un mur et son adversaire bloquait le bout du couloir.
Le conduit de ventilation… Même s’il accomplissait l’exploit de s’y accrocher et d’y grimper dans le même mouvement, il ne le ferait pas plus vite qu’une cartouche énergétique de calibre douze.

Il était fini. Ça y est, on y était : il allait mourir.
Abattu comme un chien dans une coursive humide et sordide.

Il allait mourir pour rien, et le caporal n’aurait qu’a dire qu’il tentaient de briser le confinement pour être exempté de tout reproche.

Non ! C’était injuste. L’angoisse descendit à son niveau minimum tandis que le système nerveux de Nigel était saturé d’adrénaline et que la colère prenait le pas sur tout le reste.
Il fut soudain pris de l’énergie de ceux qui n’ont plus rien à perdre et empoigna son marteau super-sonique.
S’il parvenait à placer un coup ne serait-ce qu’un peu appuyé, même Levinson allait déguster un moment.

Ce dernier lâcha un petit rire méprisant

« Ha.. Ça devient intéressant. Quatre ou plus et je…
-Ferme-là avec tes conneries ! Tout le monde sait que ton dé est pipé.
– … Très bien. On va régler ça à l’ancienne. »

L’officier de sécurité posa le fusil sur un conteneur puis détacha sa matraque électrique de sa ceinture avant de se mettre en garde.

Nigel se jeta sur lui avec l’énergie du désespoir. Il suffirait juste que son adversaire fasse un pas de côté pour dégager un chemin et fuir.
Il leva son marteau en chargeant et fut tout de suite cueilli par un violente décharge électrique au niveau de la tempe. Levinson l’avait fauché d’un revers au visage. Il n’avait rien vu venir.

Il eut l’impression de chuter au ralenti, complètement sonné. Il heurta le sol métallique mais ne sentit même pas l’impact.
Vu d’en bas, Levinson ressemblait à une de ces statues qui orne les places publiques et honore un quelconque héros tombé au combat.
Le titan d’airain s’approchait de lui alors que son corps ne répondait plus. Son cerveau paralysé par une tempête électrique. Il ne pouvait que se trémousser sur le sol en balbutiant des onomatopées.

Le Titan l’empoigna par le col et le souleva de terre, l’air déçu. Une main puissante se serra autour de son cou et Nigel commença rapidement à manquer d’oxygène.
Le couloir auparavant terne était maintenant un kaléidoscope de couleur, un maelstrom d’hallucinations visuelles alors que son cerveau déclenchait tous les signaux d’alarme à sa portée.

Il n’avait pas mal, il était encore sonné et se dit que cela valait peut être mieux. Dans sa transe, il distingua le corps de Violaine qui gisait derrière eux.
Mais c’était un version étrange de son ancienne collègue dont les membres semblaient se transformer à vue d’œil de manière anarchique : des doigts se développaient en tous sens au bout de ses mains .. Ils formaient des griffes, des pinces, de longs appendices crochus.
De même pour le torse et les jambes… Il ne vit plus qu’une espèce de monstre bipède hérissé de dents de griffes et dont la chair semblait avoir été brulée, un tas de membres et d’appendices fondus et œdèmes qui grossissaient à rapidement.

Sa vision se troublait maintenant, il sentait qu’il n’en aurait plus pour longtemps et son hallucination sordide continuait à le narguer, elle approchait même d’eux dans une parodie de marche.
L’apparition fouetta l’air de ses membres et Nigel la vit frapper Levinson dans le dos.
Dommage qu’elle ne soit pas réelle….

La pression sur sa trachée se relâcha subitement.

Nigel roula au sol tandis que ses poumons brûlants se remplissaient bruyamment d’air.
Tout était confus.

Gabriel… Criait ?!

Il leva la tête et le vit aux prises avec la chose atroce qui portait encore les restes de la blouse de Violaine. Il reconnut la chaussette fantaisie sur ce qui ressemblait à une jambe atrophiée.

Le monstre semblait vouloir se coller au Caporal qui se débattait du mieux qu’il pouvait et chaque contact avec sa peau émettait un bruit de succion révulsant.

Nigel ramassa son marteau et fuit en titubant sans se soucier du terrible corps-à-corps qui se déroulait derrière lui.
Il devait se mettre à l’abri et trouver un médecin pour faire soigner sa blessure et ce mal de tête qui était maintenant devenu insupportable.

Il se sentait fiévreux à présent.

À SUIVRE…

Raphael Araujo


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